Écrit par Marion Rungette
Maxime Delavallee : « Des industriels aux décideurs publics, nous pourrons ensemble faire émerger un modèle européen ambitieux et souverain de la mode circulaire »
Entretien avec Maxime Delavallee, Président de la fédération de la mode circulaire.
Maxime Delavallée est le co-fondateur & CEO de CrushON et Président de la Fédération de la Mode Circulaire. Il enseigne également le marketing de croissance, les stratégies d’impact et l’économie circulaire à l’ESSEC Business School, CentraleSupélec, Sciences Po Paris et l’Institut Français de la Mode. Avant de lancer CrushON, Maxime a travaillé à la Banque Mondiale en tant que consultant en politique fiscale et a étudié à HEC Montréal, l’Université McGill, Sciences Po Paris
et l’Université de St.Gallen.
Quels sont les grands enjeux que rencontre la mode circulaire en Europe ?
Nous vivons une opportunité unique de repenser l’industrie textile européenne sur des bases plus justes, plus durables et plus compétitives. Mais pour franchir un cap et déployer tout le potentiel du secteur, trois grands chantiers doivent aujourd’hui nous mobiliser collectivement.
D’abord, il est essentiel de garantir une concurrence équitable entre les acteurs engagés dans la transition et ceux qui exploitent encore des modèles linéaires, peu régulés, venus de l’extérieur de l’Union. Il ne s’agit pas de fermer les frontières, mais de donner un avantage clair à celles et ceux qui font mieux – en matière d’impact, de conditions de travail, ou de traçabilité. Je pense notamment à toutes les grandes enseignes membres de la Fédération de la Mode Circulaire qui s’appuie sur des innovations techniques et industrielles pour transformer leur manière de produire et de donner de la transparence sur ces procédures.
Ensuite, l’harmonisation des règles au niveau européen est un levier déterminant. D’un pays à l’autre, les approches varient, ce qui freine la croissance d’acteurs circulaires à échelle continentale. Certains de nos adhérents comme Vinted ou Vestiaire Collective prouvent qu’un modèle circulaire peut s’exporter, se structurer, se rentabiliser. Mais ils sont encore trop seuls à atteindre cette taille critique.
Enfin, il est urgent de consolider une infrastructure industrielle adaptée à la circularité : tri textile, collecte, logistique du réemploi, recyclage à l’échelle. C’est tout un écosystème qu’il faut bâtir – ou plutôt rebâtir – autour des modèles de demain. Encore une fois, nos adhérents répondent à l’appel et montrent l’exemple comme Gebetex ou Philtex qui investissent en France pour lancer de nouveaux appareils industriels dédiés à la massification de la collecte et du tri de textile réemployable.
Ce que nous voyons, à la Fédération, c’est une formidable dynamique d’innovation et de coopération. Le vrai enjeu aujourd’hui est de renforcer les passerelles entre les industriels, les marques, les start-ups, les collectivités, et les décideurs publics. C’est ensemble que nous pourrons faire émerger un modèle européen circulaire, ambitieux, souverain, et aligné avec les attentes de notre temps.
La Fédération de la Mode Circulaire a publié un manifeste pour une mode circulaire en février dernier. Quelles sont les principales mesures que vous proposez pour faire de l’Europe un continent compétitif et responsable dans sa manière de produire ?
Ce manifeste, c’est plus qu’un plaidoyer. C’est une feuille de route concrète, issue du terrain, co-construite avec plus de 300 acteurs engagés partout en Europe — grands groupes, startups, recycleurs, distributeurs, artisans. Dans le contexte actuel d’incertitudes géopolitiques, l’ambition est forte et directe : faire de l’Europe le leader mondial d’une mode circulaire, innovante et souveraine.
Pour y parvenir, nous avons identifié cinq leviers clés :
Assurer des règles du jeu équitables face aux modèles de fast fashion importés, en intégrant les textiles neufs dans le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières et en réformant les exemptions fiscales qui les favorisent.
Mettre en place une “TVA circulaire” : un taux réduit pour la réparation, la seconde main, la location, et les produits éco-conçus ou recyclés. C’est un levier simple, qui peut accélérer massivement l’adoption des modèles durables.
Donner aux consommateurs les bons outils : transparence, traçabilité, passeport produit digital, éco-score harmonisé… Nous plaidons pour un cadre européen cohérent qui permette aux citoyens de faire des choix éclairés, sans greenwashing.
Harmoniser la responsabilité élargie du producteur (REP) entre États membres, pour rendre le système plus lisible et plus efficace. Aujourd’hui, les écocontributions varient énormément, ce qui crée des freins à l’innovation circulaire.
Renforcer l’investissement dans les infrastructures industrielles : collecte textile, centres de tri, capacités de recyclage. Il faut massifier pour rendre le système économiquement viable — et cela passe par des fonds européens bien ciblés.
Ces mesures ne relèvent pas du rêve ou de l’utopie. Elles sont à portée de main. Elles posent les bases d’un modèle européen compétitif, circulaire et profondément moderne.
Comment la Fédération coordonne-t-elle le développement de la mode circulaire
en France et en Europe ?
Depuis sa création en 2022, la Fédération est devenue un réseau structurant pour l’ensemble des acteurs de la mode circulaire, en France comme à l’échelle européenne. Notre rôle, c’est d’être un catalyseur, un espace commun où les idées, les expertises et les solutions se rencontrent — et se concrétisent.
Nous avons aujourd’hui plus de 300 membres dans une dizaine de pays, des plus grands groupes aux startups et industriels à forte croissance, les distributeurs, les plateformes tech ou les associations de réparation e.g. LVMH, Kering, SMCP, Intersport, Vinted, Vestiaire Collective, Galeries Lafayette, Le Bon Marché, Tilli, Prolong, Losanje, CrushON ou encore Fairly Made.
Concrètement, nous animons des groupes de travail stratégiques, nous produisons des livrables opérationnels (comme notre manifeste ou nos livres blancs), et nous facilitons le dialogue entre l’écosystème circulaire et les institutions — françaises comme européennes.
Nous avons aussi fait le choix d’un mode d’action ancré dans le réel. Ce que nous défendons, ce sont des solutions applicables, testées, scalables. Ce sont les retours du terrain qui alimentent nos propositions, et pas l’inverse.
Enfin, nous croyons profondément à la coopération transversale. La mode circulaire ne se construira pas à huis clos : elle repose sur une intelligence collective, entre artisans et industriels, institutions et entrepreneurs, startups et grandes maisons. Notre rôle, c’est de faire émerger cette intelligence à tous les niveaux.